Quand le thriller nous regarde dans le miroir
Je suis Laurent Jaudon, psychologue expert cinéma, et ce texte propose une lecture croisée entre thriller et clinique autour des mécanismes d’emprise psychologique. Un soir de semaine ordinaire, un message WhatsApp reste sans réponse, et l’on se surprend à penser : « C’est moi qui exagère… ou quelque chose cloche vraiment ? »
Ce doute familier, presque banal, est précisément celui que La Femme de ménage met en scène avec une efficacité redoutable. On entre dans le film pour le suspense, on en sort avec une question plus intime : comment des situations apparemment ordinaires peuvent-elles devenir des pièges qui constituent l’emprise ?
Invité par Pathé Quai d’Ivry à intervenir lors d’un débat en avant-première du film, j’ai proposé une lecture croisée entre cinéma et clinique. Non pas pour “expliquer” les personnages, encore moins pour distribuer des diagnostics, mais pour éclairer les mécanismes d’emprise que le film rend visibles – parfois même trop visibles pour être confortables.
Je suis Laurent Jaudon, psychologue à Paris 13, ancien réalisateur et directeur d’écoles de cinéma, il y avait d’ailleurs des anciens étudiants de la merveilleuse école Kourtrajmé que j’ai dirigé dans une phase de transition présent dans la salle. Mon accompagnement s’appuie sur le récit, les images intérieures et les transitions de vie. Ce texte est issu de mes notes de cette soirée : une tentative de mise en mots de ce que le film nous fait vivre, et de ce qu’il peut nous aider à comprendre.
Pourquoi ce film nous accroche autant : une histoire de regard et de pouvoir
La Femme de ménage, adaptation d’un best-seller de Freida McFadden, se présente comme un thriller psychologique classique. Une femme précaire, un huis clos domestique, une montée progressive de l’angoisse. Mais derrière les codes du genre, le film travaille une matière bien plus proche de la réalité clinique : la fabrication lente de l’impuissance.
Ce qui nous retient, ce n’est pas seulement le “que va-t-il se passer ?” mais le “comment en est-on arrivé là ?”. Le cinéma, quand il est juste, agit comme un révélateur. Il cadre, découpe, insiste. Et parfois, il nous force à regarder ce que, dans la vie quotidienne, nous préférons laisser hors-champ.
Dans ma pratique de psychologue à Paris 5 et de psychologue à Paris 13, je retrouve souvent cette même question chez les patients : « Pourquoi je n’ai pas vu plus tôt ? » Le film apporte une réponse indirecte : parce que l’emprise ne commence jamais par la violence spectaculaire, mais par des micro-déplacements du cadre.
Repérer les signaux faibles : quand les détails font système
L’une des idées centrales que j’ai défendues lors du débat est simple : ce ne sont pas des scènes isolées, mais un système qui s’installe. Pris séparément, chaque détail peut sembler anodin. Ensemble, ils deviennent des briques d’emprise.
Six signaux faibles fréquemment observés
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Isolement progressif : appels filtrés, sorties annulées, agenda “organisé” par l’autre.
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Contrôle matériel : papiers “mis en sécurité”, argent sous condition, dépendance financière.
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Règles absurdes : horaires imposés, espaces verrouillés “pour ton bien”.
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Narratif dévalorisant : sarcasmes, gaslighting, inversion de la faute.
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Surveillance : géolocalisation, mots de passe exigés, fouille des messages.
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Montagnes russes émotionnelles : crises, menaces, puis excuses et cadeaux.
Dans le film, comme dans la clinique, ce cumul crée une atmosphère : on ne sait plus exactement quand la frontière a été franchie. C’est souvent là que les proches se trompent de question. Non pas « pourquoi elle ne part pas ? » mais comment la situation a-t-elle été construite pour rendre le départ presque impossible ?
Pour les adultes HPI, hypersensibles aux incohérences et très capables de rationalisation, ces signaux peuvent paradoxalement être encore plus difficiles à nommer. L’intelligence sert alors à comprendre… et parfois à rester.
Comprendre l’emprise : ce que Seligman et Skinner nous apprennent sur l’impossibilité de partir
Pour sortir des jugements rapides — « pourquoi elle ne part pas ? » — il est utile de faire un pas de côté et de regarder comment un être humain apprend, progressivement, à ne plus agir, puis à s’accrocher à l’espoir.
Deux concepts issus de la psychologie expérimentale éclairent particulièrement bien ce qui se joue dans l’emprise : l’impuissance apprise et le conditionnement intermittent.
L’impuissance apprise : quand le cerveau apprend que “ça ne sert à rien”
Le psychologue Martin Seligman a mis en évidence ce qu’il a appelé l’impuissance apprise à partir d’expériences devenues fondatrices en psychologie, menées notamment avec des chiens exposés à des décharges électriques.
Dans ces expériences, les chiens sont placés dans un dispositif où ils reçoivent des chocs électriques qu’ils ne peuvent ni éviter ni interrompre. Quelle que soit leur réaction — se débattre, fuir, gémir — la stimulation désagréable persiste. Après plusieurs expositions, on observe un changement majeur : les chiens cessent d’essayer.
Plus tard, on les place dans une nouvelle situation où une action simple permettrait pourtant d’échapper au choc. Or beaucoup restent immobiles, passifs, supportant la douleur sans tenter de sortir, comme si la possibilité n’existait pas.
Ils ont appris une règle implicite :
quoi que je fasse, cela ne change rien.
Ce point est essentiel : il ne s’agit ni d’un manque d’énergie ni d’un défaut de volonté, mais d’un apprentissage neuropsychologique. Le système nerveux a intégré que l’action est inefficace, voire dangereuse. À terme, même lorsque des issues existent objectivement, elles ne sont plus perçues comme accessibles.
Dans La Femme de ménage, ce processus est particulièrement visible. L’héroïne ne renonce pas brutalement à agir ; elle réduit progressivement son champ des possibles. Ce qui était imaginable devient risqué, puis impensable. Elle ne se vit plus comme un sujet qui choisit, mais comme quelqu’un qui s’adapte pour éviter le pire.
En clinique, notamment dans mon travail de psychologue à Paris 13, cette logique apparaît fréquemment chez des personnes qui disent :
« J’ai fini par ne plus essayer. »
Non par résignation morale, mais parce que leur système nerveux a appris que l’effort menait à l’échec ou à la sanction.
Le conditionnement intermittent : quand l’espoir devient une cage… et produit une pensée magique
Le second mécanisme, étudié par B. F. Skinner, repose sur des expériences menées notamment avec des oiseaux, le plus souvent des pigeons. Ces travaux montrent comment un comportement peut se fixer lorsqu’une récompense apparaît de manière irrégulière et imprévisible.
Dans l’un de ses dispositifs célèbres, la nourriture est distribuée à intervalles variables, indépendamment du comportement réel de l’oiseau. Pourtant, très vite, le pigeon se met à répéter un geste particulier — tourner sur lui-même, battre des ailes, pencher la tête — comme s’il croyait que ce comportement provoquait l’arrivée de la nourriture.
Skinner parle alors de comportement superstitieux :
l’oiseau a induit une pensée magique, attribuant un lien de causalité là où il n’y a qu’une coïncidence.
Ce point est fondamental. Lorsque la récompense arrive parfois, sans règle lisible, le cerveau ne conclut pas à l’absurdité du système. Il cherche au contraire une logique cachée : « si je fais exactement comme ça, peut-être que ça reviendra ».
Dans les relations d’emprise, ce mécanisme prend une forme très concrète :
– périodes de violence, de froideur ou d’humiliation,
– puis moments de douceur, d’excuses, d’attention, parfois de cadeaux.
Ces instants où “ça va mieux” fonctionnent comme des récompenses imprévisibles. Ils réactivent l’espoir, rappellent la relation du début, et induisent des ajustements incessants du comportement : faire plus attention, se taire davantage, anticiper, éviter, “ne pas provoquer”.
Comme l’oiseau qui tourne sur lui-même, la personne finit par modifier son comportement dans l’espoir de faire revenir le bon moment.
Ce n’est donc pas malgré la violence que la personne reste, mais à cause de ces rares moments où la relation semble redevenir vivable. L’attente devient une stratégie de survie, et la pensée magique: « si je fais mieux, ça ira », comme une tentative désespérée de reprendre du contrôle.
Quand les deux mécanismes se combinent
L’emprise devient particulièrement solide lorsque ces deux apprentissages s’installent ensemble :
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d’un côté, l’impuissance apprise : « je n’ai pas de prise » ;
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de l’autre, le conditionnement intermittent : « mais parfois, ça s’améliore ».
La personne ne se sent plus capable de partir, tout en restant émotionnellement mobilisée par l’espoir. Elle renonce à agir, mais pas à attendre.
C’est cette combinaison qui rend la sortie si difficile à penser de l’intérieur.
Dans ma pratique de psychologue à Paris 13, j’observe combien ces mécanismes touchent aussi des personnes très compétentes par ailleurs : cadres, artistes, parents investis, adultes à haut potentiel. Le problème n’est pas la naïveté, mais la force des apprentissages émotionnels, renforcés par l’isolement et la répétition.
La question à déplacer
Ce que le film nous invite à faire — et que la clinique confirme —, c’est déplacer la focale.
La question n’est pas : « pourquoi elle ne part pas ? »
mais bien :
Comment la situation a-t-elle été construite, pas à pas, pour que partir devienne psychiquement presque impossible ?
C’est à partir de cette compréhension que peut commencer, après coup, un véritable travail thérapeutique : sortir de la culpabilité, remettre de la cohérence dans le récit, et redonner au sujet une position active dans sa propre histoire.
Après coup : travailler le récit pour sortir de la culpabilité
Lorsque la personne sort enfin de la situation, un autre travail commence : celui du récit.
Beaucoup arrivent en consultation avec ces phrases : « J’aurais dû partir plus tôt », « c’est aussi de ma faute ». Le rôle du thérapeute n’est pas de rassurer à bon compte, mais de redonner de la cohérence.
J’utilise souvent le langage du cinéma :
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Quelles ont été les scènes-clés ?
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Qui tenait la caméra ?
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Qu’est-ce qui était hors-champ ?
Ce travail narratif permet de passer d’une identité figée de “victime” à celle d’un sujet qui reprend sa trajectoire. Pour les parents, pour les adultes HPI ou pour les artistes en panne, cette relecture est souvent une étape décisive.
Classe, genre et crédibilité de la parole : ce que le film met à nu
Le film pose aussi une question politique, au sens noble : qui est cru quand il parle ?
La femme de ménage est au croisement de plusieurs vulnérabilités : femme, précaire, ex-détenue. Dans la réalité clinique, je constate combien la crédibilité de la parole dépend encore du statut social.
Ce point résonne fortement avec le travail d’associations comme Nous Toutes, et rappelle que la prise de conscience individuelle ne suffit pas sans dispositifs collectifs de soutien.
Ce que le cinéma montre… Et ce qu’il laisse hors-champ
Comme beaucoup de thrillers, La Femme de ménage s’arrête au moment où “l’histoire est résolue”. Or, dans la vie réelle, le plus long commence souvent après : reconstruire la confiance, le logement, les liens, parfois la parentalité.
C’est là que le travail thérapeutique prend tout son sens. Non pas pour effacer le passé, mais pour lui donner une place qui n’empêche plus d’avancer.
Du film à la vie réelle
La Femme de ménage reste une fiction. Mais si elle nous aide à mieux repérer les mécanismes d’emprise, à croire un peu plus vite celles et ceux qui disent « quelque chose ne va pas », alors elle devient plus qu’un divertissement : un support pour penser et agir.
Comme psychologue à Paris 5 et psychologue à Paris 13, je constate chaque jour que nous ne nous résumons jamais au rôle dans lequel on a tenté de nous enfermer. Le travail clinique consiste précisément à retrouver qui l’on est derrière le scénario imposé – et à en écrire un nouveau, plus fidèle à soi.
#FAQ
Que faire si je me reconnais dans une situation d’emprise psychologique ?
Si vous sentez que « quelque chose ne va pas » sans pouvoir encore le formuler clairement, c’est déjà un signal important. En cas de danger immédiat ou de malaise dans l’espace public, vous pouvez utiliser le Dispositif Angela : dans de nombreux lieux partenaires (bars, commerces, cinémas), demander “Angela” permet d’être mis à l’abri discrètement et d’obtenir de l’aide. En parallèle, contacter une association spécialisée ou un professionnel peut aider à poser des mots et à rompre l’isolement.
Pourquoi le doute est-il si fréquent chez les personnes sous emprise ?
L’emprise s’installe rarement de manière brutale. Elle commence souvent par des micro-déplacements du cadre qui rendent la situation floue : on doute de soi, de ses perceptions, de sa légitimité à réagir. Ce doute n’est pas une faiblesse, mais l’effet même du mécanisme d’emprise.
En quoi un film comme La Femme de ménage peut-il aider à comprendre ce que l’on vit ?
Le cinéma permet de voir de l’extérieur ce qui est très difficile à percevoir de l’intérieur. En mettant en scène la progression de l’isolement, du contrôle et de la peur, le film agit comme un miroir et peut aider certaines personnes à reconnaître des situations qu’elles n’osaient pas encore nommer.
Pourquoi est-il si difficile de partir, même quand la situation fait souffrir ?
Parce que l’emprise repose sur des apprentissages psychiques puissants. À force d’essais infructueux ou sanctionnés, la personne apprend que l’action est inutile, tout en restant accrochée à l’espoir de moments meilleurs. Ce n’est pas un choix rationnel, mais un conditionnement émotionnel.
Qu’est-ce que l’impuissance apprise, et comment agit-elle dans l’emprise ?
L’impuissance apprise décrit le fait d’intégrer, parfois inconsciemment, que quoi que l’on fasse, cela ne change rien. Dans une relation d’emprise, ce mécanisme réduit progressivement la capacité à envisager une sortie, même lorsque des solutions existent objectivement.
Pourquoi les périodes où “ça va mieux” rendent-elles la relation encore plus piégeante ?
Les phases de douceur, d’excuses ou de réconciliation fonctionnent comme des récompenses imprévisibles. Elles ravivent l’espoir et renforcent l’attachement, donnant l’illusion qu’un ajustement personnel suffira à faire revenir la relation du début.
Les personnes intelligentes ou très lucides peuvent-elles aussi être sous emprise ?
Oui. L’intelligence, la sensibilité ou la capacité d’analyse n’immunisent pas contre l’emprise. Elles peuvent même parfois servir à rationaliser la situation, à chercher des explications, et ainsi retarder la reconnaissance du piège.
Pourquoi la culpabilité apparaît-elle souvent après coup ?
Une fois sorti de la situation, beaucoup se reprochent de ne pas être partis plus tôt. Le travail thérapeutique consiste alors à reconstruire le récit, en comprenant comment la situation s’est mise en place progressivement, sans réduire l’histoire à une faute personnelle.
Quel rôle joue la reconnaissance sociale de la parole ?
La crédibilité accordée à une personne dépend encore largement de son genre, de son statut social ou de sa précarité. Lorsque la parole est minimisée ou mise en doute, l’emprise se renforce et l’isolement s’aggrave.
En quoi un accompagnement psychologique peut-il aider après une situation d’emprise ?
L’accompagnement ne vise pas à effacer ce qui s’est passé, mais à lui donner une place qui n’empêche plus d’avancer. En travaillant le récit, les scènes clés et les zones restées hors-champ, il devient possible de retrouver une position active et de se réapproprier sa trajectoire.


